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samedi 14 décembre 2019

Cette nuit, après lecture d'inédits de Baudrillard (peut-être inspiratoire, avec un peu Hume), une intuition sur le système: objet/pensée/société. Suscité par un T-Shirt avec un chat, dont la vue m'a empli d'une aise subite, donc à analyser. C'est la conversion d'une sensation/relation en pensée,  de la pensée en objet, et le fait que l'objet renvoie à un (possible) partage de la pensée (avec un autrui, par exemple concevant, fabriquant, arborant le t-shirt - ou avec moi même devenu moi pour autrui/moi en protant le T-shirt, ou juste en réceptionnant son impact sur moi) qui crée l'impression de rassurante reconnaissance. Il en fut de même des cathédrales. A un certain stade, l'objet est le partage de la pensée - son indice, matériel. Quand telle pensée passe de mode, l'objet perd sa destination (son partage matériel) et se dégrade - ou s'altère, il change d'"objet". Notre culture est matérielle - rien ne se dit ni ne restera de nos pensées que les objets qui les figurent. Et la pensée, hors la pure subjectivité pensante, c'est l'usage et le partage des objets, invoquant les sentiments de relation.

Ajoût (à une correspondante sur un forum) - sans doute à réécrire:

Un versant tout à fait remarquable de l'esprit français de grand style 70-80' - et reconnu comme tel, moins en France qu'à l'étranger, d'ailleurs, c'était Jean Baudrillard.

Après l'avoir pas mal lu il y a des années ses bouquins suggestifs et/car illisibles, et constaté qu'il était un peu trop tombé dans le domaine publique de la "culture populaire" ou journalistique autour de 1990-2000, je croyais sincèrement sa pensée dépassée en grande partie.
Or je viens de finir un livre d'Entretiens inédit - où, causant avec des amis de ses idées, il est beaucoup plus clair que dans ses essais.

Et je redécouvre avec étonnement et admiration que les lignes qu'il tenait, il y a 30-40 ans, sont archi-pertinentes pour évaluer le maintenant, plus que jamais.

C'est un peu tous les thèmes que vous mentionnez.
Sur les mouvements sociaux et le social qui "ne fonctionne pas" (c'est pour Baudrillard un point acquis!); sur l'informatisation et les réseaux (qui, à la majorité, ne servent à rien, sinon à "communiquer" du rien!);sur Bourdieu (dont les disciples produisent mécaniquement, comme par "simulation", des analyses que B. juge dépassées depuis les années 60); sur les féministes (qui enragent qu'on leur dise qu'il n'y a "ni perdants ni gagnants" dans le rapport des sexes, et qui tirent de la plainte une force souveraine!); sur les banlieues et les immigrés (dont B. "salue" la force anthropologique de "mépris" agressif, comparable à celles des "aborigènes"!); sur la mondialisation et la guerre - et, enfin sur le fait que le réel, dit Baudrillard, est "viral et métaleptique"…

Je n'avais pas compris ces notions, que B. a produit sur la fin, après 2001: là, c'est clairement expliqué.
"Métaleptique", c'est qu'il serait utile de piger que beaucoup de ce qu'on désigne comme un "effet" est en fait surtout une "cause". (!) (on peut discuter de ça).
Et "viral", parce que les analyses fausses, "simulacres" d'explication, ont tendance à se diffuser dans des domaines annexes mais hétérogènes du social, pour contaminer, hybrider, et parasiter tous les discours - et les rendre maladifs.

Applicable à tout (puisque c'est "viral") ce qui nous fait devenir chèvre: tant le débat social ou autour des retraites, qu'à la question des données informatiques ou des querelles médicales, à l'identitarisme qu'au mouvement "metoo", etc…

A tout, en fait, de ce qui fait notre occident "post-moderne", moins faux que faussé, moins en proie à l'"anomie" (certains ne respectent pas les lois) qu'à l'"anomalie" (certains ne veulent plus jouer selon les mêmes règles, ou ne le peuvent, ou ne les comprennent même pas!) - on n'en est pas vraiment sorti, et on en sortira seulement lors d'un "effondrement systémique", dont B. disait avec humour qu'il espérait le voir de son vivant.

Et qu'il était "optimiste, pas du tout "nihiliste" - ajoutant: "c'est le réel qui est nihiliste".

La seule "chose" (c'est le mot qu'il utilise pour désigner tous ces discours sociaux méta-évolutifs) qu'il n'aborde pas dans le bouquin d'entretiens, c'est l'écologie, l'environnement, etc… Là, dans les années 90-2000, il témoigne bien du fait que ça n'avait pas émergé. Maintenant oui, sur le mode "viral et métaleptique" (éoliennes subventionnées, antispécistes vegans, et Greta!)!


Ajoût encore (issu encore de réflexion nocturne, sur le matin, jeudi19 décembre 2019):

Les gens n'aiment pas bien savoir; ils préfèrent croire. Il faut dire que savoir, c'est d'abord savoir que l'on va mourir, ce qui n'est pas drôle, et qu'il n'y a que cela à savoir sur la mort. Plutôt que de savoir cet "être-pour-mourir", on va préférer croire qu'il y a quelque chose à savoir de plus ou à savoir dessus, autre que ce que l'on en sait déjà, c'est à dire rien de plus. C'est la croyance.

La croyance, pour reprendre Baudrillard, est sans doute "métaleptique", et elle se communique de façon "virale" - à la différence du savoir, qui est d'abord le savoir qu'il y a croyance. On pourrait dire que la croyance s'ignore comme telle, et qu'elle prend "l'effet pour la cause", entrant ensuite dans un système de propagation-répétition: on ne croit jamais que ce que quelqu'un d'autre croit. Aussi difficile de trouver l'origine d'une croyance donnée que d'une blague - or, il s'agit bien de cela: une blague sérieuse. Tout comme les blagues deviennent peu intelligibles sorties de leur contexte historico-social, de même les croyances: c'est un peu à cela aussi qu'on peut les reconnaître, au fait qu'elles s'inscrivent trop bien dans un horizon de discours finalement convenu. La croyance est secrétée, comme effet de langage, qui entend désigner des effets qui auraient des causes, qui sont en fait des causes, qui ont des effets de croyance  - il ne s'agit donc pas de causalité linéaire (Descartes, Humes, Nietzsche mettent en garde contre cette croyance).

Exemple trivial: les jeunes actrices sont agressées (effet) par des producteurs libidineux (causes). Mais sans jeunes actrices agressables, il n'y a aurait pas de producteurs libidineux! Juleitte Binoche, à la radio, entretien avec Laure Adler, étonemment claire sur cette question, fait état d'un savoir (d'actrice), et ne propage pas la croyance, qui supposerait, toujours, de jeter le bébé avec l'eau du bain. Autre exemple: les femmes se font agresser (effet) parce qu'elles sont impudiques (cause). mais c'est parce qu'elles sont agressées qu'elles sont jugées impudiques! C'est le même raisonnement: inverser la logique des croyances, dont l'une semble peut-être plus recevable que l'autre, mais qui toutes deux un simple produit occultant un savoir qu'on ne veut pas savoir.

C'est là qu'on peut passer de Baudrillard à Lacan (B. disait avoir bien aimé Lacan, qui veneiat non compléter mais détruire le psychanalyse, "ce dont elle avait bien besoin"!). En fait, le savoir, on le sait. C'est même pour cela qu'on ne veut pas le savoir - et qu'on construit le paravent des croyances. Lacan (via Zizek) signale que le propre même du réel étant d'être inhabitable, et le savoir donc insoutenable, la croyance vient le rendre vivable - puisqu'il est à peine pensable, du fait dêtre une butée de notre savoir. On sait tout sur le réel, et c'est qu'on ne sait pas ce qu'il y aurait de plus que ce que l'on sait. Ainsi, sur la mort. La croyance, c'est enfin et surtout ce que je veux croire, et que je crois surtout parce que les autres y croient. Ou semblent y croire. En fait, personne ne croit "vraiment" à ce qu'il croit: tout le monde "sait" - et sait bien que les croyances ne sont que jeu de fumées. Je sais que je ne sais pas - mais c'est effrayant, alors je vais croire, mais en sachant que mes croyances ne sont que des croyances. Et en croyant que je le dissimule assez pour entrer dans le groupe. Car croire seul, c'est être isolé, fou.

Certaines religions disent cela assez clairement - elles ont un savoir sur la croyance. Mais souvent, ce qui va fonder ma croyance va juste être le mimétisme, un effet d'entraînement un peu forcé: je vais croire ce qui, chez autrui, va me persuader de croire: à savoir sa croyance, que je me travestis comme un savoir. L'autre comme "sujet-supposé-savoir", infiniment rassurant, et angoissant, au regard de mon évidente absence de conviction fondée. Une croyance sur la croyance, celle que le croyance serait savoir. Comme chacun à foncièrement l'impression d'être le seul à ne pas croire, c'est à dire à être exposé à la vérité - insoutenable - la fuite se fera dans l'illusion que la croyance de l'autre soit un savoir. Je vais emboiter le pas, ou surenchérir, à hauteur non de mon doute, mais de la certitude (savoir) de la viduité de ma croyance. Mais que l'autre croient "vraiment", à ma place, et je suis sauvé - parce que je suis caché: je n'ai plus qu'à faire croire que je crois! Le Pape me dispense de croire, mais fait de moi un catholique - tant que je ne considère pas "vraiment" le Pape comme quel qu'un qui ne croit… pas plus que moi. C'est à dire comme quelqu'un qui sait, comme tout homme, non ce que le système dit croire, mais ce qu'il y a à savoir - c'est à dire rien de plus que cela.

Resterait à décrire le système de production des croyances à l'échelle des individus (et comment croire à ses croyances, c'est sans doute être illusionnée, mais illusionniste - dont abusé/désabusé) et l'éthique personnelle vis à vis de ses propres croyances, c'est à dire de celles auxquelles on veut croire…

lundi 30 septembre 2019

Nanarland: "Qu’est-ce que vous voulez qu’on vous dise ? Quand on croit qu’on a tout vu, on s’expose encore à être laissé pantelant par l’inexprimable indicible : on en reste aussi estomaqué qu’un héros lovecraftien foudroyé par sa rencontre avec les Grands Anciens. Metteur en scène échappé de l’asile, scénariste lobotomisé, acteurs en roue libre, effets spéciaux au-dessous de zéro : ni fait ni à faire, comme un torchon cochonné par le dernier des cancres d’une mauvaise école de cinéma, « Internationel Guerillas » défie le vocabulaire tout en poussant encore plus loin le grotesque de son discours. Moins fou formellement que des films d’action pure comme « Badmash Te Qanoon » ou « Haseena Atom Bomb », cette chose purement impensable n’en constitue pas moins, du fait même d’un propos aussi stupéfiant que premier degré, l’un des points les plus aigus de la démence du cinéma pakistanais."

samedi 5 janvier 2019

J'ai été un Bloch. Actuellement, je ressens la douleur de penser comme un Swann. Avec inquiétude je perçois le moment où je sentirai le besoin d'être un Saint-Loup. Je dis cela en toute modestie, tant ce que dit Proust est chose simple, dans l'observation de soi.


(ajoût de déc. 2019: qualifié de Brichot sur un forum!

Un intervenant: "C'est très bien de nous apprendre l'origine de Var et de Gardon. Cela nous rappelle avec plaisir les fameuses étymologies de Brichot , professeur à la Sorbonne, connu aussi sous le surnom affectueux de Chochotte."

Un intervenant taquin:" SI VOUS VOULEZ FRIMER AVEC ROGOR (???!!!) , APPRENEZ LUI CE QU'IL NE SAIT PAS ENCORE UN DES SENS DU MOT VAR QUE TOUT SCRABBLEUR CONNAIT"

Une intervenante, souvent perfide mais pas idiote: "Je ne sais à quoi rime cette embardée étymologico-historico-géographique, au lieu d'aborder simplifiquement la question de ces inondations. Il aime peu mettre les pieds dans le plat sans circonlocution préparatoire, et parfois vous avez la circonlocution sans même les pieds dans le plat. J'y subodore quelque évitement psychologique à la suite de quelque très ancienne angoisse d'enfance.
Nous errons tous, mais chacun différemment..."


 "Il y avait, à ce dîner, en dehors des habitués, un professeur de la Sorbonne, Brichot, qui avait rencontré M. et Mme Verdurin aux eaux et, si ses fonctions universitaires et ses travaux d'érudition n'avaient pas rendu très rares ses moments de liberté, serait volontiers venu souvent chez eux. Car il avait cette curiosité, cette superstition de la vie, qui unie à un certain scepticisme relatif à l'objet de leurs études, donne dans n'importe quelle profession, à certains hommes intelligents, médecins qui ne croient pas à la médecine, professeurs de lycée qui ne croient pas au thème latin, la réputation d'esprits larges, brillants, et même supérieurs. Il affectait, chez Mme Verdurin, de chercher ses comparaisons dans ce qu'il y avait de plus actuel quand il parlait de philosophie et d'histoire, d'abord parce qu'il croyait qu'elles ne sont qu'une préparation à la vie et qu'il s'imaginait trouver en action dans le petit clan ce qu'il n'avait connu jusqu'ici que dans les livres, puis peut-être aussi parce que, s'étant vu inculquer autrefois, et ayant gardé à son insu, le respect de certains sujets, il croyait dépouiller l'universitaire en prenant avec eux des hardiesses qui, au contraire, ne lui paraissaient telles, que parce qu'il l'était resté. ...."

Moi, être un Brichot, ça ma va (poretto)!

Je trouve même que je monte en grade, car pendant longtemps je me suis, sincèrement, cru être… un Bloch. Bloch, c'est l'histoire de ma vie!

« Monsieur, je ne puis absolument vous dire s’il a plu. Je vis si résolument en dehors des contingences physiques que mes sens ne prennent pas la peine de me les notifier. »

Bloch était mal élevé, névropathe, snob et appartenant à une famille peu estimée supportait comme au fond des mers les incalculables pressions que faisaient peser sur lui les couches superposées des castes supérieures à la sienne, chacune accablant de son mépris celle qui lui était immédiatement inférieure.

Bloch avait complètement changé d’avis sur la guerre quelques jours après où il vint me voir affolé. Quoique « myope », il avait été reconnu bon pour le service.

Bloch avait cessé de « sortir », de fréquenter ses anciens milieux d’autrefois où il faisait piètre figure. En revanche, il n’avait cessé de publier de ces ouvrages dont je m’efforçais aujourd’hui, pour ne pas être entravé par elle, de détruire l’absurde sophistique, ouvrages sans originalité, mais qui donnaient aux jeunes gens et à beaucoup de femmes de monde l’impression d’une hauteur intellectuelle peu commune, d’une sorte de génie. :roll:


Heureusement, pas complètement un Bloch. Va donc pour Brichot!

"homme bavard et pédant, féru de plaisanteries et de jeux de mots souvent médiocres. Passionné d’étymologie, Brichot discourt savamment sur l’origine des noms de villages et a le mérite d’éveiller l’intérêt de ses interlocuteurs, dont le narrateur"

(Une robe) "blanche ? Blanche de Castille?", puis sans bouger la tête lança furtivement de droite et de gauche des regards incertains et souriants…… Swann ne put trouver les plaisanteries de Brichot que pédantesques, vulgaires et grasses à écœurer. Puis il était choqué, dans l’habitude qu’il avait des bonnes manières, par le ton rude et militaire qu’affectait, en s’adressant à chacun, l’universitaire cocardier.

"…un phénomène parallèle se produisait pour Brichot. Malgré la Sorbonne, malgré l’Institut, sa notoriété n’avait pas jusqu’à la guerre dépassé les limites du salon Verdurin. Mais quand il se mit à écrire presque quotidiennement des articles parés de ce faux brillant qu’on l’a vu si souvent dépenser sans compter pour les fidèles, riches d’autre part d’une érudition fort réelle, et qu’en vrai sorbonien il ne cherchait pas à dissimuler de quelques formes plaisantes qu’il l’entourât, le « grand monde » fut littéralement ébloui…" :)

Et je ne désespère pas de finir en vague Swann. Mon étude sur Ver Meer ne sera jamais finie, mais j'aurai eu… des compensations.






Tu deviendras celui que tu as rejeté.
Tu brûleras ce que tu as adoré.
Tu adoreras ce que tu as brûlé.
Tu finiras comme tu as commencé.


Que penser des analyses sur la culture d'Olivier Donnat, sinon que la culture, au sens où on a pu en attendre quelque chose de politique, sous peu ne va plus exister - ou plutôt que sa qualité unificatrice va laisser la place à des chapelles érudites, secrètes, maniques ou absurdes - n'est-ce pas déjà arrivé? La fin de la société…


Le Monde, 26/10/2018 (par Michel Guerrin (rédacteur en chef au « Monde »)

« La thèse du ruissellement, selon laquelle plus l’offre culturelle sera riche, plus elle sera partagée par tous est illusoire »

Les milliards investis dans les équipement de l’Etat ou l’offre numérique croissante n’y font rien : ce sont surtout les milieux aisés et cultivés qui en profitent.
Olivier Donnat est sociologue au ministère de la culture. Il est un loup dans la bergerie, l’ennemi de l’intérieur, le gars qui casse le moral, fait tomber les illusions. Et les deux études qu’il vient de publier, sur le livre et la musique, ne vont pas arranger sa réputation. Le problème est que ce qu’il écrit depuis trente ans est exact. Ce qu’il a prophétisé s’est vérifié. Ce qu’il annonce est inquiétant.
En spécialiste des pratiques culturelles, il a montré que les milliards investis par l’Etat pour construire musées, opéras, théâtres, salles de spectacle ou bibliothèques, n’ont servi qu’à un Français sur deux – aisé, diplômé, Parisien, issu d’un milieu cultivé. Ceux qui restent à la porte, souvent aux revenus modestes, s’en fichent ou pensent que cette culture axée sur les traditionnels « beaux-arts » est déconnectée de leurs envies.
« L’excellence conduit à privilégier des créations exigeantes auxquelles les personnes les plus éloignées de la culture ne sont pas préparées »
Ce constat, on le lit dans l’enquête sur les pratiques culturelles des Français que le ministère publie tous les dix ans. Olivier Donnat a piloté celles de 1989, 1997 et 2008. La prochaine est pour 2019, qui se fera sans lui – il part à la retraite dans deux mois.

Le fossé se creuse

Elle devrait être tout autant déprimante. Car ce qu’a montré notre sociologue, c’est que le fossé se creuse. La construction frénétique de musées ou de théâtres en trente ans a provoqué une forte augmentation de la fréquentation, mais ce sont les aficionados qui y vont plusieurs fois, tandis que les ouvriers et les jeunes de banlieue y vont moins.
C’est dur à entendre, car l’Etat culturel s’est construit sur l’illusoire thèse du ruissellement : plus l’offre culturelle sera riche, plus elle sera partagée par tous. Aussi le ministère et les créateurs ont longtemps nié cette étude. « Il y a eu des tensions, se souvient Olivier Donnat. J’ai été vu comme un rabat-joie, on me disait que j’avais tort. »
Aujourd’hui, cette dure réalité est acceptée puisque les cinq derniers ministres de la culture ont fait du combat pour la diversité des publics leur priorité. Mais Olivier Donnat a montré que dans les faits, rien n’a bougé. D’abord parce que ça se joue ailleurs, dans la cellule familiale, à l’école aussi – deux foyers d’inégalités. Mais un obstacle se trouve aussi au sein même du ministère de la culture, armé pour soutenir son offre prestigieuse, très peu pour capter un public modeste.

Contradiction

Olivier Donnat pointe aussi une contradiction. « Nos grands lieux culturels visent logiquement l’excellence. Sauf que l’excellence conduit à privilégier des créations exigeantes auxquelles les personnes les plus éloignées de la culture ne sont pas préparées. Parler à ces personnes est très compliqué. La Philharmonie de Paris y parvient en décloisonnant les genres musicaux. »
Prenons le contre-pied. La France se doit d’avoir les meilleurs musées, opéras ou théâtres, tant mieux pour ceux qui aiment, et tant pis pour les autres. On ne va pas fermer ces lieux qui contribuent au prestige de la nation et dopent le tourisme. Et puis sans ces équipements, la situation serait sans doute pire. Enfin, pourquoi vouloir qu’une pièce novatrice, un film expérimental et un art contemporain pointu plaisent à tous ?
Sauf que cette offre est financée avec de l’argent public et qu’au moment où les fractures sociales n’ont jamais été aussi fortes, une telle posture est jugée élitiste et a du mal à passer. Ajoutons qu’il existait, dans les années 1960 à 1980, un riche tissu culturel local (MJC, associations) qui, en trente ans, a été broyé sans que l’Etat bouge le petit doigt au motif qu’il n’est pas de son ressort, alors qu’en fait il le méprise. Ce réseau avait pourtant l’avantage d’offrir aux jeunes un premier contact avec la culture.
Pour Olivier Donnat, l’avenir s’annonce noir pour le théâtre classique ou contemporain, les films français d’auteurs ou la lecture de romans
En pot de départ, Olivier Donnat nous confie que le pire est à venir. Car les plus gros consommateurs de notre culture d’Etat sont les baby-boomers – ils ont du temps, de l’argent, lisent beaucoup, vont intensément au spectacle. Sauf qu’ils ont 60 ans et plus. « Dans dix ou vingt ans, ils ne seront plus là, et nos études montrent qu’ils ne seront pas remplacés », dit Olivier Donnat, qui annonce un avenir noir pour le théâtre classique ou contemporain, les films français d’auteurs ou la lecture de romans.
Le numérique, dont les jeunes sont familiers, peut-il favoriser la démocratisation culturelle ? Eh bien non, répond Olivier Donnat avec ses ultimes études sur « l’évolution de la diversité consommée » dans le livre et la musique (à télécharger sur le site du ministère de la culture ou sur cairn.info).

« Le numérique produit les mêmes effets »

L’offre en livres et en musiques a pourtant considérablement augmenté en vingt-cinq ans. Mais les ventes baissent. Et puis, qui en profite ? « Le numérique, porté par les algorithmes et les réseaux sociaux, ouvre le goût de ceux qui ont une appétence à la culture, mais ferme le goût des autres, qui, par exemple, ne regardent que des films blockbusters », explique Olivier Donnat, qui en conclut : « Le numérique produit les mêmes effets que les équipements proposés par l’Etat : ce sont les milieux aisés et cultivés qui en profitent. »
Olivier Donnat prolonge la déprime en décryptant les ventes de livres et de musiques. Tout en haut, les heureux élus sont moins nombreux et à la qualité incertaine – best-sellers pour les livres, compilations pour les CD. Tout en bas, et c’est récent, le sociologue constate une hausse phénoménale de livres et musiques pointus, vendus à moins de cent exemplaires ou à moins de dix exemplaires.
Et au milieu, il y a quoi ? Des paquets d’œuvres souvent de qualité, dont les ventes sont également en baisse, noyées dans la surproduction. Ces œuvres du « milieu » font penser aux films « du milieu », ainsi nommés quand ils étaient fragilisés, coincés entre les blockbusters et les films marginaux. Les œuvres du milieu, qui définissent une « qualité française », forment justement le cœur de cible du ministère de la culture. Elles seront demain les plus menacées. Déprimant, on vous dit.



Télérama (24/08/2015) :

L'amateur de littérature serait-il devenu une espèce menacée ? Tous les signes sont là. Son habitat se raréfie : à Paris, par exemple, 83 librairies ont disparu entre 2011 et 2014. Et sa population ne cesse de décliner. Selon une enquête Ipsos/Livres Hebdo de mars 2014, le nombre de lecteurs avait encore baissé de 5 % en trois ans. En 2014, trois Français sur dix confiaient ainsi n'avoir lu aucun livre dans l'année et quatre sur dix déclaraient lire moins qu'avant. Quant à la diversité des lectures, elle s'appauvrit également dangereusement, l'essentiel des ventes se concentrant de plus en plus sur quelques best-sellers. Guillaume Musso ou Harlan Coben occupent l'espace quand nombre d'écrivains reconnus survivent à 500 exemplaires.
Fleuron contemporain de la biodiversité littéraire, l'Américain Philip Roth confiait récemment son pessimisme au journal Le Monde : « Je peux vous prédire que dans les trente ans il y aura autant de lecteurs de vraie littérature qu'il y a aujourd'hui de lecteurs de poésie en latin. » Faut-il préciser que dans son pays, selon une étude pour le National Endowment for the Arts, un Américain sur deux n'avait pas ouvert un seul livre en 2014 ? En début d'année, dans Télérama, l'Anglais Will Self y allait lui aussi de son pronostic : « Dans vingt-cinq ans, la littérature n'existera plus. » Faut-il croire ces oiseaux de mauvais augure ? Le lecteur serait-il carrément en voie de disparition ? Et le roman destiné au plaisir d'une petite coterie de lettrés ? Mauvaise passe ou chronique d'une mort annoncée ?
La baisse de la lecture régulière de livres est constante depuis trente-cinq ans, comme l'attestent les enquêtes sur les pratiques culturelles menées depuis le début des années 1970 par le ministère de la Culture. En 1973, 28 % des Français lisaient plus de vingt livres par an. En 2008, ils n'étaient plus que 16 %. Et ce désengagement touche toutes les catégories, sans exception : sur la même période, les « bac et plus » ont perdu plus de la moitié de leurs forts lecteurs (26 % en 2008 contre 60 % en 1973). Si l'on observe les chiffres concernant les plus jeunes (15-29 ans), cette baisse devrait encore s'aggraver puisque la part des dévoreurs de pages a été divisée par trois entre 1988 et 2008 (de 10 % à 3 %).
La lecture de livres devient minoritaire, chaque nouvelle génération comptant moins de grands liseurs que la précédente. Contrairement aux idées reçues, ce phénomène est une tendance de fond, antérieure à l'arrivée du numérique. « Internet n'a fait qu'accélérer le processus », constate le sociologue Olivier Donnat, un des principaux artisans de ces enquêtes sur les pratiques culturelles. Pour lui, « nous vivons un basculement de civilisation, du même ordre que celui qui avait été induit par l'invention de l'imprimerie. Notre rapport au livre est en train de changer, il n'occupe plus la place centrale que nous lui accordions, la littérature se désacralise, les élites s'en éloignent. C'est une histoire qui s'achève ».
La lecture de romans devient une activité épisodique. En cause, le manque de temps ou la concurrence d'autres loisirs.
La population des lecteurs réguliers vieillit et se féminise. Il suffit d'observer le public des rencontres littéraires en librairie. « La tranche d'âge est de 45-65 ans, note Pascal Thuot, de la librairie Millepages à Vincennes. Et les soirs où les hommes sont le plus nombreux, c'est 20 % maximum. » Les statistiques le confirment : chez les femmes, la baisse de la pratique de la lecture s'est en effet moins traduite par des abandons que par des glissements vers le statut de moyen ou faible lecteur. Dans les autres catégories, la lecture de romans devient une activité épisodique, un passe-temps pour l'été ou les dimanches de pluie. En cause, le « manque de temps » (63 %) ou la « concurrence d'autres loisirs » (45 %), comme le montre l'enquête Ipsos/Livres ­Hebdo. La multiplication des écrans, les sollicitations de Facebook, la séduction de YouTube, l'engouement pour des jeux comme Call of duty ou Candy Crush, le multitâche (écouter de la musique en surfant sur Internet) ne font pas bon ménage avec la littérature, qui nécessite une attention soutenue et du temps.
Du côté des éditeurs, ce sont d'autres chiffres qui servent de baromètre. Ceux des ventes, qui illustrent à leur manière le même phénomène de désengagement des lecteurs. Certes les best-sellers sont toujours présents au rendez-vous. Ils résistent. Et les Marc Levy, David Foenkinos ou Katherine Pancol font figure de citadelles. Si massives qu'elles occultent le reste du paysage, qui s'effrite inexorablement : celui de la littérature dite du « milieu », c'est-à-dire l'immense majorité des romans, entre têtes de gondole et textes destinés à quelques amateurs pointus. Pascal Quignard peine ainsi à dépasser les 10 000 exemplaires, le dernier livre de Jean Echenoz s'est vendu à 16 000, Jean Rouaud séduit 2 000 à 3 000 lecteurs, à l'instar d'Antoine Volodine. Providence, le dernier livre d'Olivier Cadiot, s'est vendu à 1 400 exemplaires et le dernier Linda Lê, à 1 600 (chiffres GfK).
Quant aux primo-romanciers, leurs ventes atteignent rarement le millier d'exemplaires en comptant les achats de leur mère et de leurs amis. « Oui, les auteurs qui vendaient 5 000 livres il y a quelques années n'en vendent plus que 1 000 ou 2 000 aujourd'hui. Et le vivent très mal », résume Yves Pagès, le patron des éditions Verticales. D'autant plus qu'à la baisse des ventes les éditeurs ont réagi en multipliant les titres pro­posés. De moins en moins de lecteurs, de plus en plus de livres ! Entre 2006 et 2013, la production de nouveaux titres a ainsi progressé de 33 %, selon une étude du Syndicat national de l'édition. Comment s'étonner alors que le tirage moyen des nouveautés soit en baisse, sur la même période, de 35 % ?
“L'auteur est le Lumpenproletariat d'une industrie culturelle qui est devenue une industrie du nombre.” – Sylvie Octobre, sociologue
La multiplication des écrivains est un autre effet mécanique de cette surproduction. Le ministère de la Culture recense aujourd'hui 9 500 « auteurs de littérature » qui doivent se partager un gâteau de plus en plus petit. Paupérisés, jetés dans l'arène de « rentrées littéraires » de plus en plus concurrentielles — cette année, 589 romans français et étrangers —, confrontés à l'indifférence quasi générale, les écrivains font grise mine. Ou s'en amusent, bravaches, à l'instar de François Bégaudeau, qui met en scène dans La Politesse (éd. Verticales), son irrésistible dernier roman, un auteur en butte aux questions de journalistes qui ne l'ont pas lu, aux chaises vides des rencontres en librairie, à la vacuité de salons de littérature où le jeu consiste à attendre des heures, derrière sa pile de livres, d'improbables lecteurs fantômes.
Désarroi, humiliation, découragement : « L'auteur est le Lumpenproletariat d'une industrie culturelle qui est devenue une industrie du nombre », tranche la sociologue ­Sylvie Octobre. Editeur, Yves Pagès nuance évidemment : « Heureusement, il y a des contre-exemples qui soulignent l'intérêt de défendre un auteur sur la durée : Maylis de Kerangal, qui vendait moins de 1 000 exemplaires, a vendu Réparer les vivants à 160 000 exemplaires en grand format. » Pour éviter la catastrophe, les auteurs doivent ainsi, selon lui, faire attention à ne pas devenir des « machines néolibérales concurrentielles, s'enfumant les uns les autres sur de faux chiffres de vente ». Et surtout être lucides, et « sortir du syndrome Beckett-Lady Gaga. Il faut choisir son camp : on ne peut pas écrire comme Beckett et vendre autant que Lady Gaga ».


De tout temps, les écrivains se sont plaints de ne pas vendre suffisamment. « A la sortie de La Naissance de la tragédie, Nietzsche n'en a vendu que 200 exemplaires et Flaubert n'avait pas une plus grande notoriété que celle de Pascal Quignard aujourd'hui, remarque la sémiologue Mariette Darrigrand, spécialiste des métiers du livre. Nos comparaisons sont simplement faussées quand on prend le XXe siècle comme référent, qui était, de fait, une période bénie pour le livre. » A croire selon elle que nous assisterions moins à une crise du livre qu'à un simple retour à la normale, après un certain âge d'or de la littérature, une parenthèse ouverte au XIXe siècle avec la démocratisation de la lecture et le succès des romans-feuilletons d'Alexandre Dumas, de Balzac ou d'Eugène Sue. Elle se serait refermée dans les années 1970-1980, avec la disparition de grandes figures comme Sartre ou Beckett et la concurrence de nouvelles pratiques culturelles (télévision, cinéma, Internet...).
« La génération des baby-boomers entretenait encore un rapport à la littérature extrêmement révérencieux, confirme la sociologue Sylvie Octobre. Le parcours social était imprégné de méritocratie, dont le livre était l'instrument principal. Cette génération considérait comme normal de s'astreindre à franchir cent pages difficiles pour entrer dans un livre de Julien Gracq. Aujourd'hui, les jeunes font davantage d'études mais n'envisagent plus le livre de la même façon : ils sont plus réceptifs au plaisir que procure un texte qu'à son excellence formelle et ne hissent plus la littérature au-dessus des autres formes d'art. »
Aujourd'hui, en France, trois films sur dix sont des adaptations littéraires.
La majorité des auteurs d'aujourd'hui, comme Stendhal en son temps, devraient ainsi se résoudre à écrire pour leurs « happy few » — constat qui n'a rien de dramatique en soi : « Est-ce qu'il y a plus de cinq mille personnes en France qui peuvent vraiment se régaler à la lecture d'un livre de Quignard ? J'en doute, mais c'est vrai de tout temps : une oeuvre importante, traversée par la question du langage et de la métaphysique, n'a pas à avoir beaucoup plus de lecteurs, estime Mariette Darrigrand. Certains livres continuent de toucher le grand public, comme les derniers romans d'Emmanuel Carrère ou de Michel Houellebecq, mais pour des raisons qui tiennent souvent davantage au sujet traité qu'aux strictes qualités littéraires. »
L'appétit pour le récit, la fiction est toujours là, lui, qui se déplace, évolue, s'entiche de nouvelles formes d'expression plus spectaculaires ou faciles d'accès. Aujourd'hui, en France, trois films sur dix sont des adaptations littéraires. « La génération née avec les écrans perd peu à peu la faculté de faire fonctionner son imaginaire à partir d'un simple texte, sans images ni musique, constate Olivier Donnat. On peut le regretter, mais elle trouve aussi le romanesque ailleurs, notamment dans les séries télé. » Dans la lignée de feuilletons littéraires du xixe siècle, Homeland ou The Wire fédèrent de nos jours plus que n'importe quel ou­vrage de librairie. De l'avis gé­néral, la série télé serait devenue « le roman populaire d'aujourd'hui » (Mariette Darrigrand), la forme « qui s'adresse le mieux à l'époque » (Xabi Molia), parlant de front à toutes les générations, à tous les milieux sociaux ou culturels, avec parfois d'heureuses conséquences (inattendues) sur la lecture (voir le succès des tomes originels de Game of thrones, de George R.R. Martin, après la diffusion de leur adaptation sur HBO).
En cinquante ans, l'environnement culturel s'est élargi, étoffé, diversifié, au risque de marginaliser la littérature et l'expérience poétique. « Ma génération a grandi sur les ruines d'une période particulièrement favorable au livre, dit François Bégaudeau. Ce n'est pas une raison pour pleurer. Moi je viens de la marge, d'abord avec le punk-rock puis avec l'extrême gauche, j'ai appris à savourer la puissance du mineur : assumons-nous comme petits et minoritaires, serrons-nous les coudes entre passionnés de littérature, écrivons de bons livres et renversons l'aigreur en passion joyeuse. » Car la créativité est toujours là : l'éditeur Paul Otchakovsky-Laurens dit recevoir chaque année des manuscrits meilleurs que les années précédentes. Et le libraire Pascal Thuot s'étonne moins du nombre de titres qu'il déballe chaque année des cartons (environ dix mille) que de leur qualité. « Il ne faut pas sombrer dans le catastrophisme : si les ventes baissent, la littérature française reste en excellente santé, assure Yves Pagès. Sa diversité a rarement été aussi forte et reconnue à l'étranger. »
Tous espèrent simplement que ce bouillonnement créatif ne tournera pas en vase clos, à destination d'un public confidentiel de dix mille lecteurs résistants, mais trouvera de nouveaux relais et un accueil plus large chez les jeunes. Mais comment séduire les vingtenaires avec des romans à 15 euros quand le reste de la production culturelle est quasiment gratuite sur Internet ? « A la différence des séries télé, les romans sont difficiles à pirater, c'est ce qui les sauve et en même temps les tue », note Xabi Molia. Pour survivre, le roman doit faire sa mue à l'écran, s'ouvrir aux nouveaux usages, chercher à être plus abordable (sans céder sur l'exigence), notamment sur Internet où les prix restent prohibitifs. Peut-être alors ne sera-t-il pas condamné au sort de la poésie en latin...

jeudi 8 mars 2018

Chevillardises:

Lisant - découvrant -  Eric Chevillard, son "Autoficif" que par ailleurs je consultais de temps à autres, avant, sur le net (il en a retiré les dix dernières années, dès que le gros livre est paru, dommage, mais compréhensible), je me suis dit, au bout de quelques centaines de pages: "voici bien un artiste singulier, inimitable. Il invente et propose une forme stricte et flexible, sans forme mais absolument reconnaissable puisqu'indexée à l'espace, trois paragraphes, et au temps, le journalier, facile et complexe, humoristique et inimitable" me disais-je. Cela donne envie de l'imiter.

De même je souffre de phobie sociale. C'est pourquoi je suis devenu conférencier: il suffit de faire abstraction des gens.

En toute chose, il se sent tel un amateur de disco: le temps du disco est achevé, "mort" sans doute; il a bien essayé de se "mettre" aux styles musicaux qui lui ont succédé sur la scène sociale - new wave, grunge, il a même cru parfois y trouver un présent possible. Mais finalement, il doit se faire une raison: c'est bien le disco qu'il aime encore, obstinément, et rien que cela. Désormais, il vit entouré de jeunes gens qui ne savent même pas ce que le disco fut au juste jadis, ou qui, pire, le "redécouvrent" et en livrent de plus ou moins exacts pastiches. Et lui n'a diantre aucune idée de ce que la jeunesse désormais écoute, ni même de ce qu'elle peut bien faire, coiffée d'écouteurs et penchée sur ses téléphones portables - et nulle part on n'entend plus de musique.


mercredi 24 mai 2017

Cela me coute un peu de le dire, mais l'émission de M. Assayas aligne les excellentes programmations: que des bons morceaux ici.

  • Mark Lanegan Band : « Nocturne » extrait de l’album « Gargoyle »
  • Cameron Avery : « Dance with Me » extrait de l’album « Ripe Dreams, Pipe Dreams »
  • Big Search : « Can’t Understand the News » extrait de l’album « Life Dollars »
  • EL VY : « Silent Ivy Hotel » extrait de l’album « Return to the Moon »
  • Gurf Morlix : « Deeper Down » extrait de l’album « The Soul & the Heel »
  • Mark Mulcahy : « 30 Days Away » extrait de l’album « The Possum in the Driveway »
  • Ronstadt Generations y los Tucsonenses : « Five » extrait de l’album « In the Land of the Setting Sun »
  • Paul Cauthen : « Let It Burn » extrait de l’album « My Gospel »
  • Jessi Colter : « Psalm 45 : My Song to a King » extrait de l’album « The Psalms »
  • Safia Nolin : « C’est zéro » extrait de l’album « Reprises, Vol. 1

mercredi 10 mai 2017

Emission "Very Good Trip", Michka Assayas, Mercredi 10 Mai 2017: du folk américain, "americana", souvent chanté par des anglais d'ailleurs. Très bien, à explorer.
  • Ray Davies, « Change for Change » extrait de l’album "Americana"
  • John Moreland, « Sallisaw Blue » extrait de l’album "Big Bad Luv"
  • Shovels and Rope, « Botched Execution » extrait de l’album "Little Seeds"
  • Robyn Hitchcock, « I Want to Tell You About What I Want » extrait de l’album "Robyn Hitchcock"
  • Chuck Prophet, « Jesus Was a Social Drinker » extrait de l’album "Bobby Fuller Died for Your Sins"
  • Graham Parker with the Punch Brothers, « What Do You Like? » extrait de l’album Artistes divers "This Is 40 Soundtrack"
  • The Devil Makes Three, « Drunken Hearted Man" extrait de l’album "Redemption and Ruin"
  • Jade Jackson, « Good Time Gone » single
  • Martha Tilston, « Nomad Blood » single
  • Spain, « The Depression » extrait de l’album "Carolina"
  • John Mellencamp, « Easy Target » extrait de l’album "Sad Clowns and Hillbillies"



mardi 21 mars 2017

Musique électronique: Lorn (Illinois); Gesaffelstein (Lyon, pas tout); Vitalic (moins bien, Dijon)

Doom Metal: Runemagic (suédois, mais la voix ne me plait pas); Reverend Bizarre (finlandais, très lyrique)

samedi 18 mars 2017

varia:

• j'apprends tardivement que le "Captain Flam" des dessins animés japonais est l'adaptation des romans "Captain Future" d'Edward Hamilton, années 40 - non traduits en français jusqu'à il y a peu.

• j'apprends que le musicien de doom metal Paul Chain, italien, avait dans les années 70-80 un groupe de "evil metal" nommé "Death SS". Musicalement, c'est bien.

mercredi 1 mars 2017

Cette page de la cinémathèque française m'explique assez bien en quoi les (affreux) films de Jesse Franco constituent une séduisante (pour moi) borne de quasi non-retour, antidote à l'épuisante inutilité narrative du cinéma:

Fragments d’une filmographie impossible

« Une bibliothèque n’est pas complète sans les œuvres du Marquis de Sade »
Les Inassouvis
« Allons-y, mes chers amis, jouissez ! »
Exorcisme et messes noires
Jess Franco a réalisé près de deux cents films, un exploit que l’on pensait appartenir à une histoire révolue du cinéma et réservé à la génération des fabricants de séries B de l’âge d’or hollywoodien. Comme, disons, Allan Dwan ou Sam Newfield, pas à un cinéaste contemporain de ce que l’on a appelé la modernité cinématographique. La frénésie de tournage dont fait preuve Franco (il signera plus de 10 films en 1973, par exemple) et surtout les conditions mêmes dans lesquels il travaillait, ont véritablement bouleversé le statut de l’œuvre cinématographique tel qu’il s’était institué au moment « moderne » du cinéma, celui de l’affirmation de la toute-puissance symbolique de « l’auteur ». Ses films ont souvent plusieurs titres, existent en versions différentes, plus ou moins corsées selon les pays, en versions « habillées » ou « déshabillées », avec ou sans inserts érotiques ou pornographiques quelquefois montés directement sur la copie d’exploitation. D’un pays à l’autre parfois, le récit change par la grâce d’un nouveau montage et d’une autre postsynchronisation (Al otro lado del espejo/Le Miroir obscène), le genre aussi (entre Los Amantes de la Isla del Diablo et Quartier de femmes, il y a la distance qui sépare un mélodrame d’un film de prison érotique et brutal). Quand il ne réemploie pas les séquences d’un film tourné six ans plus tôt pour en faire un autre, remonté différemment et agrémenté de nouvelles scènes (Exorcisme et messes noires en 1974 devenant Le Sadique de Notre Dame en 1979). L’homme se cache souvent derrière une forêt de pseudonymes. L’inachèvement et l’indéfini sont consubstantiels de sa filmographie tout autant que l’énergie incroyable qui l’a fait croitre en s’enrichissant chaque année de plusieurs nouveaux titres.
Absolument contemporain de ce que l’on a appelé le cinéma moderne, Jess Franco n’a pas suivi la voie des meilleurs de sa génération, attachés à en finir avec le classicisme, à renouveler les formes et à recourir à diverses techniques de distanciation. En empruntant un chemin a priori diamétralement opposé de celui-ci, il n’en a pas moins mené une entreprise de déconstruction aussi radicale que celle d’un Godard. Car lorsque Franco commence à réaliser des films, toutes les histoires ont déjà été racontées par le cinéma. Son érudition cinéphilique (une constante de sa génération) constitue l’arrière-boutique intellectuelle d’une œuvre où, désormais, les mythologies des genres ne sont plus que des figures de rhétorique que le cinéaste met à nu. La beauté de son adaptation « fidèle » du Dracula de Bram Stocker (El Conde Dracula/Les Nuits de Dracula en 1969) réside justement dans ce dépouillement lyrique. Que reste-t-il alors ? L’émotion, la poésie, la pulsion à l’état chimiquement pur. Franco a enchaîné des films à petit budget, d’autant plus fascinants qu’ils semblaient ne plus rien raconter du tout.
L’œuvre de Jess Franco n’a été longtemps possible que parce qu’il existait des salles de quartiers. C’est à cette particularité de l’exploitation, à une époque où la consommation populaire du cinéma se repaissait de doubles programmes promettant de l’érotisme, de la terreur et de la violence, que l’on doit l’existence et l’évolution du cinéma de l’auteur de Gritos en la noche. C’est la logique de flux (deux nouveaux films chaque semaine) de ce que l’on appelle le cinéma-bis, les exigences de l’exploitation populaire, qui ont rendu possible l’art de Jess Franco et, paradoxalement, l’ont libéré de toute entrave.

Un itinéraire excentrique et souverain

Jesus Franco Manera est né en 1936, à Madrid. Il abandonne la faculté de droit pour étudier le cinéma et effectue un séjour à Paris, au début des années cinquante, où il a l’occasion de fréquenter la Cinémathèque française, en même temps que les futurs auteurs de la Nouvelle Vague. Il devient assistant notamment de cinéastes comme Leon Klimovsky ou Joaquin Romero Marchent mais aussi Juan Antonio Bardem qui a incarné le renouveau du cinéma espagnol. Après trois documentaires, il réalise son premier long-métrage en 1959, Tenemos 18 anos. C’est, en 1961, avec son cinquième film, une coproduction avec la France, que son cinéma va sortir des frontières de son pays, condition essentielle pour permettre à ses obsessions de se déployer à l’abri de la censure franquiste. Gritos en la noche/L’Horrible Docteur Orloff a été vu comme l’acte de naissance du cinéma d’horreur espagnol. Il est évident que le film n’aurait sans doute pas été possible sans le succès récent des bandes de terreur gothiques britanniques (Terence Fisher) tout autant que celui des relectures baroques du cinéma italien (Riccardo Freda, Mario Bava, Antonio Margheriti). Mais Gritos en la Noche est bien plus que cela. Le postulat prométhéen (un chirurgien fou tente de redonner sa beauté à sa fille défigurée en faisant enlever par son assistant monstrueux des jeunes filles dont il veut retirer la peau du visage) est constamment tourmenté par une ambiance malsaine, un érotisme parfois cru et trivial (la version française comporte de furtifs plans de poitrines dénudées), l’usage d’une musique de jazz dont l’effet expressionniste repose sur le décalage perceptif qu’elle produit (une forme de dissonance audio/visuelle), un remarquable sens du cadre et de la lumière et le sentiment d’une distanciation subtile, non dénuée d’humour, d’une redoutable intelligence.
S’ensuivit une série de titres sacrifiant superficiellement aux règles des genres, incroyablement stylés, dialoguant subrepticement autant avec les nouvelles vagues qu’avec la tradition de la série B hollywoodienne, comme La Muerte silba un blues/077 Opération Jamaïque en 1961, Rififi en la ciudad/Chasse à la mafia en 1963, Miss Muerte/Dans les griffes du Maniaque en 1965, Cartas bocas arriba/Cartes sur table en 1966. La Muerte silba un blues et Rififi en la ciudad le font remarquer d’Orson Welles, qui lui confie la direction de la seconde équipe de Chimes at midnight/Falstaff. Nul doute que l’auteur de Citizen Kane n’ait reconnu une sorte de petit cousin dans la personnalité et l’œuvre de Franco, sa manière de perdre le spectateur dans le labyrinthe de ses propres pulsions. Sa rencontre avec le producteur allemand Adrian Hoven est l’occasion pour Franco de se libérer davantage des conventions. Necronomicon, en 1967, est remarqué au festival de Berlin par Fritz Lang lui-même. Fausse œuvre-pop, fonctionnant par association d’idées, déployant à partir d’une intrigue minimale un champ ouvert sur un infini de sensations inédites, payant une dette autant à la bande dessinée et au roman-photo érotiques qu’à la poésie surréaliste, Necronomicon sera suivi de deux faux films d’aventures et d’espionnage, Kiss Me Monster et surtout Sadisterotica, où le cinéaste prend toute latitude par rapport à ses propres références et il livre une métaphore sur sa propre activité. Après le refus d’une proposition de travailler à Hollywood, la carrière de Franco va se découper en périodes correspondant aux années de travail avec des producteurs européens spécialisés dans le film à petit budget et spéculant sur les diverses libéralisations des censures, ouvrant la voie à un érotisme cinématographique de plus en plus décomplexé : l’Anglais Harry Alan Towers, les Français Robert De Nesle ou Marius Lesœur, le Suisse Edwin C. Dietrich. Chaque période paraît superficiellement marquée par un style particulier, pourtant le cinéma de Franco va demeurer fidèle à des obsessions que le cinéaste ne cesse de travailler, de creuser, de déployer, de ressasser.

Jess Franco voyeur

Le cinéma de Franco raconte-t-il encore des histoires ? Le cinéaste a souvent filmé le même scénario, répétant délibérément les mêmes intrigues, une manière de ne plus leur accorder la valeur de récit tel que le cinéma s’est longtemps complu à la légitimer. Gritos en la noche fera ainsi l’objet d’un certain nombre de variations, de El secreto del doctor Orloff/Les Maîtresses du Docteur Jekyll en 1964, à Der Dirnenmörder von London/Jack l’éventreur avec Klaus Kinski en 1976, sans parler de Névrose/El Hundimiento de la casa Usher qui, en 1983, en empruntera des séquences entières. Le récit de vengeance de Miss Muerte est décalqué dans Sie Tötete in Extase/Crimes dans l’extase avec son égérie du moment, Soledad Miranda, en 1970. La machination des Cauchemars naissent la nuit (1970) revient dans Die Teuflishen Schwestern/Deux sœurs vicieuses en 1977. Sans parler de la multitude de films relevant de ce genre pittoresque que l’on appelle les WIP (Women In Prison), misant sur le fantasme des infinies possibilités sexuelles et violentes de la promiscuité dans les prisons de femmes : 99 Mujeres/Les Brûlantes en 1968 à Frauen fur Zellenblock 9/Esclaves de l’amour en 1977, en passant par Quartier de femmes (1970), Frauengefangnis/Femmes en cage de 1975, Greta, Haus Ohne Manner/Le Pénitencier des femmes perverses en 1977, etc. Un choix qui valut à Franco le dédain d’un certain nombre d’amateurs qui le suivaient jusqu’alors. Les nécessités d’une progression discursive de l’intrigue sont souvent balayées d’un revers de main, en quelques phrases. Dans Miss Muerte, comme par l’effet d’une divination, le policier imagine (« Il se peut qu’elle ait été enlevée par certaines gens qui ont manipulé son cerveau… ») le fin mot de l’énigme. Souvent, comme le début de Diamants pour l’enfer (1975) peut en témoigner ou l’errance sans fin de La Comtesse noire, (chef-d’œuvre de 1973 illuminé par Lina Romay, qui deviendra plus que son actrice, un modèle s’identifiant à l’art même de Jess Franco) toute la dimension romanesque est contenue dans une voix off qui, sur des plans a priori dénués de signification narrative, condense alors tout un récit que l’on ne verra guère se dérouler à l’image. Celui-ci se consume donc proprement dans tout autre chose. Dans le simulacre devenu à la fois spectacle et vérité du spectacle. Les scènes de cabarets sont fréquentes dans le cinéma de Franco, goût particulier, personnel et constant du cinéaste. Elles ne constituent pas une péripétie « touristique » de l’intrigue, comme partout ailleurs, mais bien davantage le centre même du cinéma de l’auteur de Miss Muerte. C’est d’abord une métonymie des films eux-mêmes, dispositifs voyeuristes au cœur desquels le spectateur va se perdre, englouti par la force même de son désir de voir. La violence y est parfois mimée (cf.. le début de Necronomicon, de Vampyros Lesbos en 1970 ou bien de Exorcisme et messes noires en 1974), ce qui, insidieusement, confèrera plus tard à la brutalité diégétique un statut tout particulier. Le sang devient du rouge. Le sexe y est chorégraphié, mis en scène, au rythme d’une torsion non naturelle des corps. Mannequins, poupées et pantins remplacent parfois ceux-ci, déshumanisation « moderne » du personnage de cinéma ou érotisation fétichiste de l’inanimé. C’est ainsi que les situations de voyeurisme abondent dans les films de Franco. Assister aux ébats sexuels des autres est une situation courante, soit une scène primitive traumatique, comme dans Die Teuflishen Schwestern, soit, le plus souvent, le but secret des protagonistes (ce sont les moments les plus personnels, les plus « signés » des Prédateurs de la nuit réalisé en 1987).

Jess Franco architecte

Jess Franco aime les espaces insolites, distordus parfois, incongrus, décalés, « dissonants ». C’est sans doute, entre autres choses, dans cette quête du décor étrange que le réalisateur rattache son œuvre à l’expressionnisme cinématographique. Mais le décor est ici, économie du tournage aidant, entièrement « naturel ». Pas de décorateur attaché à construire des artefacts mais la quête de lieux à la fois réels et étonnants, de ce qui, dans l’architecture moderne, ne recherche pas la fusion idéale avec une nature irréprochable mais ce qui s’en démarque ostensiblement, ce qui y introduit, pour le regard, une anomalie de la perspective. Des constructions de Gaudi habitées par les protagonistes des Infortunes de la vertu, en passant par les ensembles bétonnés, d’une fascinante laideur, de la Costa del Sol, de Benidorm, d’Alicante ou de La Grande Motte. La maison isolée de Sie Tötete in Extase, celle de La Comtesse perverse en sont aussi des exemples frappants. Qui a vu de nombreux films du cinéaste a itérativement aperçu tel escalier à la rampe faite d’une corde, par exemple, et utilisé régulièrement pour sa valeur topographique et dramatique. Franco reconstitue l’Amérique du Sud à Nice et l’Angleterre du XVIIe siècle au Portugal ou en Espagne. L’espace est purement mental. La réitération des mêmes décors, endroits et lieux divers participent de ce mouvement d’envoutement qui dépasse chaque titre, réduit à la qualité d’épisode d’un vaste feuilleton. Mais la mise en scène elle-même invente une cosmogonie transmutée par les choix de focales, le recours au grand angle, la dynamique de la profondeur de champ, les contre-plongées et surtout les zooms. Chaque plan frappe par son inspiration souvent foudroyante. Spécialiste de la série B, Franco sait comment donner une énergie immédiate au cadre avec peu de moyens.

Jess Franco musicien

On le sait, le cinéaste est musicien, particulièrement amateur de jazz. Il lui arrive de composer ou de participer à la composition des musiques de ses films. Celle-ci, surtout lorsqu’elle est signée Bruno Nicolai ou Daniel White, contribue au lyrisme de certains d’entre eux à l’argument apparemment trivial. Le décalage entre l’image et la musique, l’effet inouï obtenu avec Gritos en la noche sera répété plusieurs fois. Dans Les Démons en 1970, c’est une sorte de jazz-rock avec flûte, percussion et guitare électrique, qui s’impose sur les images d’une Angleterre du XVIIe siècle. Lyrisme, effets de dissonance, (sans que ceux-ci soient perçus de façon contradictoire) sont donc recherchés par le cinéaste. Mais c’est, au-delà de la bande-son, toute la mise en scène et la progression du film qui relèvent d’une musicalité essentiellement attachée à plonger le spectateur dans un état de transe et d’hypnose.
A cet égard, montrer près de soixante-dix films est sans doute une forme de pari. Il s’agira de voir cette rétrospective comme un voyage, un trip, une expérience hallucinogène à laquelle le spectateur devra se prêter. L’usage compulsif du zoom qui lui a souvent été reproché est une manière, entre autre chose, de refuser tout centre, tout punctum, à une image qui régulièrement s’abîme dans le flou, et surtout se brûle elle-même dans la vision onaniste de scènes de lesbianisme languides ou de masturbation féminine. Le cinéma de l’auteur de Doriana Gray se réduira, de plus en plus, à de longues plongées mélodiques sur des corps de femmes tordus par le plaisir. Le zoom devient une érection visuelle tendue vers le sexe féminin. La vulve est l’Eldorado de l’artiste érotomane qui construit une œuvre entièrement déterminée par la volonté de voir l’indicible. Jess Franco fait penser à ces jazzmen acharnés à répéter le même standard et qui, à force de le jouer, en ont fait disparaître progressivement les lignes mélodiques pour n’en retenir qu’une essence en forme d’absolu.

Jean-François Rauger

Je viens de finir de lire le petit livre de François Julien, dont je parlais ailleurs.

Son titre complet, qui n'apparaît pas sur la couverture parce que pas vendeur et que ça ne sonnait pas assez "multicul", en fait, est : "Il n'y a pas d'identité culturelle - mais nous défendons les ressources d'une culture". Ce qui change un peu les choses.

Le propos est un peu inégal, mais intéressant: à la fois bien pensant, voire gnan-gnan (éloge de l'Andalousie et du parler "jeune" vivifiant (!), emploi du terme bateau: "vivre ensemble"…), mais en fait assez subtil (ré-étymologisation de cette expression, rappel qu'il n'y a de dialogue et de vitalité que dans "l'écart"), et parfois conservateur (ré-enseigner le grec et le latin, faire lire Molière et Pascal à l'école, refuser le règne mou de la "tolérance").

Plaidoyer général pour la circulation, la comparaison (pas le "clash", mais plutôt le réexamen de soi à la lumière de l'autre), la traduction, et la promotion des "ressources" - nées et grandies dans un "paysage" - linguistiques, artistiques, "d'art de vivre et de mœurs", qui seules permettent "l'intégration".

Chaque nouvel apport, souvent critique, étant une occasion de mieux lire et apprécier, dans "l'écart",ce qui a précédé: Rimbaud réactive La Fontaine, la surréalisme questionne Descartes…

Si on cesse d'entretenir ces "ressources", par exemple "l'élégance" française, alors on sombre dans le vulgaire (la télé-réalité), ou dans l'uniformisation du "globish" (critique du succès mondial de "Harry Potter", un peu injuste à mon sens).

Sur le plan anthropologicopolitique, des remarques théoriques (de la "tension" entre prétention (occidentale) à l'universel et singularité émerge la possibilité d'un "sujet"), des choses déjà dites (par Valéry: l'occident, c'est la Grèce, Rome et la Christ - la science, la loi, la foi - etc…), mais débouchant sur la constatation que, hélas, "l'Europe a été défaite" dès lors qu'on a renoncé à rédiger un préambule à sa Constitution - qui aurait du mentionner ses "ressources" ET chrétiennes ET rationalistes, puisque l'intérêt de l'Europe moderne n'est que dans la "tension" et "l'écart" productif entre ces pôles.

Intéressant au total.

mercredi 22 février 2017

Encore des artistes chantantes!

• découverte (?) de Florence + the Machine. Premier album salué (Lungs, 2009), second surproduit, troisième plus "modéré" avec une ou deux bonnes chansons. mais la dame surestime sa voix, pas si extraordinaire, de la quelle elle exige trop…

• redécouverte de Metric, et de sa merveilleuse chanteuse Emily Haines. Deux albums à acquérir: Fantasies (2011) & Synthetica (2012)

• entendu à la radio: Dear Reader, du folk raffiné. A écouter.

En France, Yelle, la Grande Sophie, Julie Armanet…

• De Californie, une autre Dionne Waewick, une chanteuse de confort voire de consolation : Kadhja Bonet

jeudi 6 octobre 2016

oct 2016: je découvre les vidéoclips filmés par Sophie Muller, pour Annie Lennox et les Eurythmics. Toutes les chansons de l'album Why, notamment; et semble t-il l'album Peace (1999).
De même, je constate la qualité des chansons de la Grande Sophie.

Par ailleurs, entendu à la radio le sociocritique Jérôme Meizoz, spécialiste de la "posture d'auteur" chez les écrivains. Intéressant. En tant qu'écrivain, cet homme semble par ailleurs obsédé par la deuil.

mardi 21 juin 2016

Encore des chanteuses/eurs: je plagie ici effrontément des avis parus sur casus no…

- Have you in my wilderness de Julia Holter, sorti l'année dernière et en tête de pas mal de palmarès de fin d'année. Jusqu'à présent, cette - elle aussi - multi-instrumentiste, compositrice et chanteuse, s'était fait connaître pour ses disques mélant électro et musique savante (elle est passée par CalArts) et comme beaucoup d'artistes de sa génération avec un tel "bagage" (Natalie Prass, Matthew E. White, ...) elle se tourne de plus en plus vers une musique plus accesible, plus pop, en louchant notamment vers la pop et le folk orchestral des années 70. Les arrangements sont somptueux, avec des couches de cordes et de voix célestes, les compositions plus complexes qu'on ne le croit de prime abord, et c'est vraiment très beau.

Are you serious, le nouvel album d'Andrew Bird, multi-instrumentiste (dont le violon, donc), chanteur, compositeur et interprète de Chicago. Ses disques ont toujours été un creuset pop, folk et jazz, et de ce dernier album en date est sans doute le plus évident : on y retrouve la signature de Bird (sifflements, cordes en pizzicato, voix chaude, mélodies entraînantes) mais ses chansons n'ont jamais été aussi catchy, notamment sur les trois premiers titres, très soul

dimanche 19 juin 2016

10 Mai 2014

 Expérience de psychologie expliquée par Serge Tisseron

Expo Mapplethorpe: êtes-vous plutôt refoulé ou plutôt clivé?

Alors, je vous propose un test: allez voir l'exposition Mapplethorpe. Si vous en êtes scandalisé, vous souffrez probablement de refoulement excessif; si vous en ressortez écœuré et malade, interrogez vous sur l'existence chez vous d'un clivage problématique; et si vous en êtes bouleversé et content, c'est probablement que vous êtes plutôt du côté d'un clivage en voie de résolution. Il est bien évident que vous pouvez être un peu de tous les côtés à la fois parce que vous avez pu vivre des événements différents que vous gérez à des rythmes différents. En tous cas, ne perdez pas cette occasion de mieux vous connaître. Et bonne visite!

http://www.huffingtonpost.fr/serge-tiss ... sychologie


Sur Mapplethorpe, le peu que j'en sais, c'est que des polémiques ont eu lieu autour de son esthétique que lui même qualifiait de "grecque": un certain idéal de perfection intimidante (jusque dans le brutalement frontal, mais en fait dénué de réelle provocation), une dimension statuaire et monumentale, un attrait pour ce qui impressionne (ainsi les physiques musclés et, hum, bien pourvus par la nature) - bref une constante idéalisation affirmative de la beauté et de la force (même dans la fragilité)… Certains critiques ont pu qualifier son œuvre de "fascisante" - au même titre, dans d'autres genres, que celles de Kenneth Anger ou de Helmut Newton…
05 Juil 2014

Une explication qui me semble sensée de l'antisémitisme de Céline se trouve chez Philippe Muray.

Son essai, "Céline" date de 1981. C'est un ouvrage de facture brillante, assez universitaire (Muray est allé à la suite de ce livre enseigner la littérature à Stanford, quelque temps). Je cite un commentaire dans "l'Express":

"L'angle est inattendu; le tableau, magistral. A la lumière de la passion de l'auteur du "Voyage au bout de la nuit" pour la figure de la danseuse, Muray dégage les traumatismes, les phobies et les utopies communes (scientisme, machinisme, hygiénisme, colonialisme, vitalisme) aux XIXe et XXe siècles. Muray soutient de front deux propositions. Primo, l'antisémitisme célinien est celui de son époque; il n'en est pas moins abject. Secundo, le style et l'?uvre qu'a laissés Céline sont d'un pur écrivain. En somme, le pire chez Céline touche à ce qu'il a en commun avec ses contemporains: l'opinion, les circonstances. Le meilleur est ce qui procède de lui en propre: son habileté à introduire le lecteur dans le drame, à l'en prendre à témoin. Au bout du compte, Céline est infréquentable. Sauf son style."

Derrière cette thèse de Muray, il y en a une autre, que cet auteur (catholique revendiqué) a développé dans d'autres livres: le bon docteur Destouches appartenait à une époque (scientiste, hygiéniste, etc…) qui avait cessé de "penser" le mal, notamment en termes religieux (donc plus de "péché originel").
Si le "mal" (tout ce qui ne va pas dans le monde, la méchanceté, la maladie, la mort…) n'a plus d'origine transcendante, c'est qu'on pense qu'il est possible de le "soigner", de purifier, de nettoyer - c'est juste une question de moyens, de "solutions" plus ou moins "finales"… C'est aussi qu'il a des "causes" identifiables. Et, de manière conventionnelle (l'époque, la tradition, la facilité), ce seront les juifs qui seront désigné comme la "maladie" qui nécessite "purification": l'antisémitisme célinien comme fantasme standard de gentil docteur, épris de santé, de sport, d'eugénisme et de grand air…

Cette idée de Muray, je la trouve très bonne, car elle permet de concilier les deux aspects du personnage: son empathie et son humanité incontestables pour la souffrance - et sa résolution à la guérir, coûte que coûte, en appelant à l'"élimination" des "agents pathogènes"! Toutes les lettres de Céline vont dans ce sens: l'antisémite était un diététicien, un eugéniste, un hygiéniste, pour qui le "mal" était une maladie chronique, mais éliminable avec un "bon régime"! On sait lequel.

Docteurs Petiot/Destouche/Mengele: même combat, des bienfaiteurs incompris de l'humanité (pure!). Toujours se méfier de ceux qui veulent faire le bonheur de l'humanité - si ça se trouve vous n'en faites pas partie, selon leur définition!
06 Jan 2015

Soumission:

Pas lu le livre, et assez suspicieux quant à sa qualité littéraire stricto sensu - mais ce n'est pas cela qui compte chez Houellebecq.
Par exemple, j'ai trouvé "la Carte et le Territoire" très faible et souvent très mal écrit, même "désécrit" on dirait - et du coup je ne l'ai pas relu depuis, et pourtant nombre de passages, ou plutôt d'"images" (au sens d'instantanés) me hantent (une ancienne demeure de maître du Raincy entourée de HLM avec dealers noirs devant les grilles; un café de village disneylandisé avec la wifi pour touristes russes et chinois; un playmobil oublié qui finit quand même par pourrir après des décennies passés dehors).

Donc, je lirai quand même le livre plat, qui met les pieds dans le plat.

Le Monde aligne les critiques négatives - en soulignant que c'est son roman le plus "médiocre", et que l'auteur est "pervers"
Le Figaro aligne les critiques positives, en saluant tout ce qui est à la fois "drôle" et "bien vu".
On est donc bien ici dans des lectures politiques avant tout.

Avant de lire, mais au vu de ce qu'on sait, moi je me dis ceci.

Le dispositif de la fiction hypothétique ("what if?"…) me semble en effet à la fois drôle et pervers - et cruel sans doute pour les "humanistes de centre-gauche", sa cible apparente. L'idée, absurde, d'un président de la république islamiste (soft? dur?) propose une vraie "expérience de pensée" (comme c'est à la mode) aux éventuels et nombreux "accommodants", même ceux qui s'ignorent.
Car, si cette accession ne changeait rien du tout à la situation française, alors en soi ce dont il "faudrait" actuellement "prendre la défense" (contre "l'islamophobie", etc…) n'existe pas - et donc n'est pas à défendre.
Mais si cette accession changeait quelque chose (voir l'étendue de ce que s'autorise l'auteur…), alors en effet il faudrait dire si on serait "pour ou contre", bref jusqu'à quel point on consentirait - au risque de se trouver en contradiction avec ses propres professions de foi "tolérantes" ou relativisantes. On serait comme contraint d'essayer d'être kantien en la matière.
Au risque de se trouver piégés dans la figure assez repoussante - et/car "de droite" - des gens décrits dans l'affreux mais consensuel film "Qu'est-ce que j'ai fait au bon dieu…", qui veulent bien du gendre "étranger", mais seulement "à condition que"…

Si ma lecture confirme cette intuition, si Houellebecq veut signifier aux nombreux lecteurs "centristes" qu'en fait de choix, il faudrait logiquement qu'ils optent à terme, seule option "morale", pour soit les Identitaires, soit pour Mélanchon, alors en effet ce livre est à la fois pervers, et drôle.
 
 
06 Jan 2015
En effet, M. H a été plutôt habile au journal de la 2. je ne voulais pas voir sa prestation, mais ma femme ayant mis la télé, j'ai constaté aussi que celui-ci, aidé en cela par un Pujadas bon serveur de soupe (et salué pour ça dans le roman, paraît-il!), n'en démordit pas, tout en enserrant les possibles contradicteurs dans leurs éventuelles contradictions.
Ainsi quand d'un air patelin il a affirmé que la version de l'islam de son roman ne lui semblait pas particulièrement radicale, mais plutôt modérée - ce qui d'un certain point de vue est vrai, puisque en gros elle se limite au voile - et à la polygamie. Textuellement: "Je ne crois pas que cela soit l'islam radical, je suis désolé", estimant au contraire qu'il a dépeint "une des versions les plus douces de l'islam qu'on puisse imaginer", et que sa France fictive est plus calme et en paix.
Comme je le disais plus haut, c'est de la sorte intimer à un "défenseur de la tolérance" (et de l'islam) de devoir faire le travail d'imaginer alors un islam SANS voile, ni polygamie, ni etc… Sinon, ça voudrait dire qu'il est, lui, somme toute "d'accord" avec les dispositions sociétales peu féministes du roman, c'est à dire qu'il serait misogyne - ce qui est très mal vu aussi! Et si l'on s'indigne du portrait de l'islam "le plus doux qu'on puisse imaginer", alors qu'est on, sinon… islamophobe? C'est en effet plutôt habile!
28 Fév 2015, 17:26
Pourquoi les porcs? Pourquoi la femme (nue) interdite? Pourquoi les idôles cassés à Mossoul? Pourquoi les trois ensemble?

G. Flaubert, la Tentation de St Antoine, 1874: (extraits)

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La Logique.
Où est-ce écrit ? Mais toi, qui t' aime au monde ? Et qui aimes-tu ? Est-ce ce porc immonde avec lequel, pour passer le
temps, tu voudrais pouvoir t' entretenir ?

Antoine.
C' est vrai ! Personne ! Je n' ai personne sur qui, quand je suis las, faire reposer le poids de moi-même.

La Logique.
Il te faudrait quelqu' un... un ami... vous vous perfectionneriez l' un l' autre.

Antoine.
Un ami ? Non !

La Logique.
Si tu avais des tablettes au moins, c' est un passe-temps, tu mettrais dessus tes pensées, ce qui te vient à l' idée.

L' Envie.
Mais tu ne sais pas écrire, tu n' as pas voulu apprendre.

La Logique.
Il est trop tard maintenant.

Antoine.
Non, ce n' est pas de cela que j' ai besoin.

(…)

La Logique.
Jésus avait des femmes qui l' escortaient, il était Dieu cependant ! Pourquoi toi n' en prendrais-tu
pas une ?

La Luxure.
Pourquoi donc, comme un autre homme, ne prendrais-tu pas une compagne ?

L' Avarice.
Une matrone soigneuse, qui ménagerait ton bien, qui rendrait propre ta maison ; l' argenterie serait claire, les buffets luisants.

La Gourmandise.
Dans des plats creux qu' on tient par des anneaux elle t' apporterait des tranches de viandes fumant au milieu d' une sauce épaisse.

La Luxure.
Elle serait à toi, à toi seul ; toujours vêtue pour les autres, elle se déshabillerait pour toi seul, vous ne craindriez personne... et tous les jours comme ça... dans votre petit lit.

La Logique.
Ah ! Il ne fallait pas, dès ta jeunesse, vouloir à fleur de terre
(…)
L' Envie.
Est-ce pour toi vraiment que la vie est faite ? N' es-tu pas plus bas que les autres, plus condamné qu' eux tous ? Oh ! Tu es misérable ! Plus misérable que les dalles des grandes voies broyées sous la roue des chars, car la nuit les chars n' y passent plus ! Mais toi... oh ! Plains-toi, pleure, rage ; il vaudrait mieux que tu fusses cet animal stupide qui regarde couler tes larmes.

Antoine.(s'adressant au porc)
Tu ne pleures pas, toi, -il ne te faut rien ! Tout à l' heure cependant tu gémissais aussi... approche,
pauvre bête, que je te flatte un peu.

Il va pour caresser le cochon qui se jette sur lui et le mord jusqu' au sang. Antoine pousse un cri et secoue son doigt.

Le Cochon accroupi sur le train de derrière dans la pose d' un chien.
Je chercherai un arbre au tronc dur ; à force d' y mordre, mes dents pousseront. Je veux des défenses comme le sanglier et qui soient longues, plus pointues encore. Sur les feuilles sèches, dans la forêt, je courrai, je galoperai, j' avalerai en passant les couleuvres qui dorment, les petits oiseaux tombés de leur nid, les lièvres tapis ; je bouleverserai les sillons, je pilerai dans la boue les blés verts, j' écraserai les fruits, les olives, les pastèques et les grenades ; et je traverserai les flots, j' aborderai aux rivages et je casserai dans le sable la coquille des gros œufs dont le jaune coulera ; j' épouvanterai les villes, sur les portes je dévorerai les enfants, j' entrerai dans les maisons, je trotterai sur les tables et je renverserai les coupes. à force de gratter contre les murs je démolirai les temples, je fouillerai les tombeaux pour manger dans leurs cercueils les monarques en pourriture, et leur chair liquide me coulera sur les babines. Je grandirai, j' enflerai, e sentirai dans mon ventre grouiller les choses.

Antoine.
Pourquoi me mords-tu, méchant porc ?

Le Cochon.

Est-ce avec la queue des raves que tu me laisses et le peu d' ordures que tu fais que je peux vivre, moi, moi, le cochon ? Pourquoi autrefois m' as-tu enlevé au marché ? Je m' en souviens, nous étions sur la paille, tu m' as choisi au milieu de mes frères, acheté bien vite, puis suspendu par les oreilles à ta ceinture et apporté ici ; ma mère pleurait, je criais, et toi tu t' en allais sans y prendre garde, récitant ton chapelet.
Je veux des femelles, je veux dans une auge d' or de la farine blanche délayée avec la mousse du sang rose, je veux avoir de la pourpre pour litière, et sous mes pieds, comme des sarments secs, entendre craquer des os humains ; et pour commencer par toi, je m' en vais te faire au flanc un trou pour boire ta bile.

Il se rue sur le saint.

Antoine se jetant sur une pierre, qu' il lève de ses deux mains.
Ignoble monstre ! Moi qui t' aimais !

La Colère.
Tue-le ! Tue-le !

A ce moment le cochon, grandi tout à coup et, gros comme un hippopotame, ouvre jusqu' au ventre une gueule terrifiante, à triple rangée de dents ; il en sort du feu.


(à prologer? hors sujet?)
21 Mai 2015

 Avez vous bien considéré la signification des paroles des chansons "enfantines" suivantes: Auprès de ma blonde, A la Claire Fontaine, Au clair de la Lune, C'est la Mère Michel qui a perdu son chat, Frère Jacques, Au Palais Royal (où certes on trouvait beaucoup de "jeunes filles à marier" jadis!)etc…

Quand on se rappelle que ces chansons d'école maternelle (je suppose encore maintenant) étaient des chants de corps de garde, qu'entonnaient virilement les régiments des XVIIè-XVIIIè s., on en comprend mieux les paroles
15 Oct 2015

La pétition mentionnée ci-dessus, lancée par un certain Max Geller, et envoyée directement à Obama, dénonce Rénoir comme mauvais peintre: c'est le mouvement "Renoir Sucks!" Manifestation devant la Maison Blanche de 6 personnes, mais 1000 adhérents sur le net.

http://www.dailydot.com/geek/renoir-hat ... rt-museum/

Mais il ne suffit pas que Renoir peigne mal: le vrai problème, c'est qu'il était raciste, etc…: "His antisemitism, pederasty, orientalism, racism, chauvinism et al ad nauseum, are all paths that get us to [the] answer of how Renoir sucked." Que sa peinture purement décorative "helps no one", et notamment pas l'Afrique, le Tiers-Monde et les réfugiés. Et enfin, qu'il s'agit là d'art bourgeois de "dead white male": Another crux of Geller’s argument seems to be that there’s enough work by chauvinistic, white males on the walls of art galleries".

http://shine.suntimes.com/shade/10/154/ ... ad-painter

(Il va sans dire (dire pourquoi…) que le leader de ce mouvement, aussi activiste gay, porte des T-Shirt "boycot Israel", tout en dénonçant l'antisémisme de Renoir - confond-il avec le cinéaste?)

(il va sans dire aussi qu'on est possiblement là dans une sorte de happening humoristique d''art contemporain, où la parodie de tout devient insondable - ou bien justement non, ce qui est encore plus vertigineux)
Les zombies, ça se propage! J'ai mis du temps à taper ça (au lieu de m'enfuir devant "l'invasion" dont on s'inquiète dans d'autres fils), alors je le lègue ici à l'humanité…

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Le critique Jean- Baptiste Thoret (par ailleurs rédacteur dans Charlie Hebdo, tiens! - c'est lui qui a perçu aux USA la récompense pour la liberté d'expression décernée par le Pen Club) "estime qu'il existe un zombie par décennie"… Il serait intéressant de remonter un peu dans le temps, dans l'esthétique et la politique zombiaque.

On pourrait partir du "White Zombie" de V. Halperin (1932) le tout premier, histoire d'emprise vaudou en plein New-York, ou plutôt de "I walked with a zombie" de Jacques Tourneur (1943), qui se passe en Haïti: ces films anciens font du zombie ce qui rode aux franges obscures du monde brillant, raisonnable et civilisé - un versant "noir", magique et surnaturel. Mais le zombie y est alors encore un phénomène de lisère (inconscient, espace colonial…), une a-normalité, que l'on rencontre sur son turf, qui peut étendre une emprise, mais qui ne s'invite pas chez vous, en pleine lumière.
C'est ce que la fin du XXème siècle, et la suite, va changer radicalement: le zombie c'est ce qui arrive, il approche, il rôde autour de votre maison, non, il veut entrer, non, il casse la porte, et le voilà, non, plutôt, et c'est pire, LES voilà…

Parce que le zombie est le nombre. Il est l'autre de moi-vivant (puisque mort-); mais il est surtout Les autres, la masse des autres. Et cette altérité démultipliée, mais ramenée à une uniformité (même état morbide, même désir obtus, même absence de possibilité de raisonner un zombie, tous les zombies!) est ce qui fait peur : le zombie c'est l'Autre radical qui est en moi quand je n'ai plus le liberté; il m'effraie parce qu'il ne peut être, par mon regard, que déshumanisé; parce qu'il n'a pas besoin de vraiment conceptualiser ses besoins qui sont effectifs et "réels"; parce qu'il n'a pas même besoins d'être pleinement conscient d'un processus, pour y participer absolument, collectivement. En fait, le zombie est une forme humaine qui semblet absolument privée de liberté: il ne pourrait pas ne pas faire ce qu'il fait, et c'est de réaliser cela qui nous le rend si effrayant - je suis obligé de le réduire à quelques traits, parce que ce sont ceux qui sont évidents, et ce sont d'ailleurs les seuls qui m'importent: il veut (me) manger!

Pour s'en tenir d'abord au papa et pape du genre, Georges Romero:

1968: "La nuit des morts vivants" est évidemment traversé par la question des minorités et des mouvements sociaux aux USA - son héros est noir, et lutte pour survivre contre une société close et mimétique, autant celle des survivants wasp pleins de préjugés que des zombies contagieux (les mécontents agressifs). Il meurt à la fin, pris pour un zombie et tué par un policier.

1978 "Zombie/Dawn of the dead" est plus explicite encore, et élargit la focale au monde, et à l'anthropologie: l'épidémie commence dans un sous-sol d'émigrés clandestins jamaïcains, dont les morts se relèvent. Le zombi étant lié à l'esclavage, c'est comme si l'Afrique qui se vengeait contre ses exploiteurs occidentaux, en les contaminant, et en ramenant à une primitivité refoulée. C'est logiquement que la suite du film se déroule dans un centre commercial, lieu d'un consumérisme "civilisé" qui en fait reflète la faim dévorante des brimés de la modernité et du tiers-monde - le supermarché sera envahi, d'abord par des hells-angels, figure de la tentation de l'anarchie armée, puis ultimement par les zombies. Le héros (flic et noir encore) et une femme (blonde, enceinte) s'enfuient dans un hélicoptère dont le réservoir d'essence est presque vide.

1985: "Day of the Dead": très curieux film, où les zombies ont "gagné" par le nombre, et où l'humanité civilisée, retranchée dans des bunkers se réduit à des soldats et des scientifiques, qui cherchent comment survivre, c'est à dire comment "vivre avec" les zombies, en en tirant utilité et profit! A la fin, tout le monde sera mangé: les efforts de contrôle, de domestication des multitudes ramenées aux besoins primaires, par les armes, par la politique, par l'éducation (on essaye de "civiliser" un zombie!), par la science, échouent, on est submergés par le seul nombre… Tiers-monde montant ou, surtout, quart-monde incontrôlable, ça chauffe pour les "élites"

2005: "Land of the dead": ça y est, on a passé la barre de la mondialisation ("heureuse"), et dans ce monde déjà post-épidémique, l'humanité ce sont des riches retranchés dans des villas ultra-protégées (joués d'ailleurs pour la première fois par des stars reconnues - Denis Hooper, Asia Argento…), et des masses immenses de zombies derrière ses grilles électrifiées, foules affamées explicitement "non-occidentales" (le film a été attaqué sur une imputation de racisme, comme si le propos avait radicalement changé). Culpabilité foncière des 10%, ou des 1%? Peut-être, en tout cas le film montre un intéressant effondrement prévisible (les riches blancs sont mangés) facilité par le fait que certains humains vont, aux zombies, ouvrir les grilles…

(Je laisse de côté les "zombies italiens" des années 70, c'est autre chose, très catho vs gauchiste, et trop spécifique)

Hors G. Romero, ce que voit le cinéma post-années 1990, c'est l'avènement inédit du "fast zombie"! Le zombie classique était lent, assez stupide, on peut le fuir, et il n'est dangereux que par son nombre, qui submerge, et par son inéluctabilité bornée. Or, le zombie "rapide" contemporain court, vite ou même très vite; il est rusé, il a des tactiques: parfois même il parle: "Cerveaux…". C'est le mot d'ordre des créatures rigolardes et agressives du "Retour des morts vivants" de Dave O'Bannon (1985), qui à l'époque était une pochade cinéphilique, où les zombies se déguisent, mentent, cavalent… C'était prémonitoire, mais américano-américain (zombies crées par des déchets radioactifs). Mais quand on passe à l'échelle du monde "ouvert" post-guerre froide, où les frontières deviennent poreuses, le zombie se réactive à l'échelle globale pour ne plus faire rire. C'est arrivé près de chez vous, ou plutôt ça arrive, et… vite!

Passé l'an 2000, désormais, ils ne sont plus mous et amorphes mais, au contraire, dotés d'une vélocité et d'une force physique redoutables ("28 jours plus tard" de Danny Boyle, 2002 (un virus exotique), ou "L'Armée des morts" de Zack Snyder 2004), voire d'une certaine forme primitive d'intelligence. Même dans "Le Territoire des morts" (2005), qui marque le retour de G. Romero, le fait est avalisé: le "zombie nouveau" est nombreux, toujours, mais rapide, futé, affamé, il sait ce qu'il veut et comment l'obtenir. La perte d'emprise de l'Occident sur le monde comme sur son propre territoire est désormais admise, comme une fatalité. Que faire?

Et on en arrive au assez grotesque "World War Z", où le blondinet père de famille occidental Brad Pitt, hagard, voit toutes les cités du monde crôuler sous un flot ultrarapide de zombies frénétiques, qui comme la vague ou les insectes, se sert de sa propre masse pour avancer, en dévorant tout. Les seuls havres géopolitiques de ce monde noyé : Israêl et la Corée du Nord! Israël qui a édifié tôt un haut mur judicieux, le séparant des zombies agressifs, et la Corée du Nord isolée dont le régime a arraché toutes les dents des citoyens pour prévenir la contagion!! Quelles bonnes blagues dans ce scénar, que l'on doit par ailleurs au fils de Mel Brooks, max! Ce qui sauvera le peu d'humanité, retranchée aux pôles? Le fait que les zombies, épuisés, ayant tout mangé, tombent en léthargie, ce qui donnera une occasion de rebondir, grâce à la science…

C'est riche, le zombie, c'est l'actualité, assurément.

La série à succès "The Walking Dead" me semble moins géopolitique: elle a la particularité de se passer après le "succès" des zombies, et en fait se focalise sur le "faire-société" des survivants humains dans les ruines. C'est une autre problématique, plus "alter-" je ne sais quoi, sur la refondation du politique.

En revanche, ce qui étonne depuis toujours, c'est ce paradoxe: le zombie veut manger, mais il n'en tire pas réel bénéfice (il continue à se décomposer); et ses victimes mordues sont contaminées et se transforment en zombies; mais s'il les mange complètement, il n'y aura pas contagion. La zombification ne se propage donc que par un contact brutal mais non-mortel, et le zombie comme "espèce" ne prospère pas tant du fait qu'il détruit les humains, mais qu'il les convertit, pour leur faire partager sa vision des choses - et c'est non-réversible… Intéressant, non?


Bibliographie:

Jean-Baptiste Thoret (dir.), Politique des zombies, l'Amérique selon George Romero , Ellipses, 2008.
Thomas Michaud, La zombification du monde, Marsisme. com, 2009
Julien Betan et Raphaël Colson, Zombies !, Les Moutons Electriques, 2009
Maxime Coulombe, Petite philosophie du zombie, Presses universitaires de France, 2012.
Philippe Charlier, Zombis. Enquête sur les morts-vivants, Tallandier, 2015.



17 Sep 2015
La suite, tirée d'un échange avec Khee Nok:

(ce dernier, ici un peu trop généralisateur à mon gré): "Bof. C'est plus ou moins une ressucée du truc des vampires."

(Moi, aka le cuistre ès morts-vivants): "Aaah justement non, pas tout à fait!

Le vampire est aristocratique, il exploite un cheptel humain, depuis son caveau, tout en restant le plus possible en coulisses; ses victimes, il les approche par la séduction et la fascination, les saigne lentement avec leur semi-consentement, et il transmet le vampirisme uniquement à ceux qu'il juge digne de ce don. Sa non-vie est vacante, ritualisée, vaine et stérile, mais somme toute active, souvent assez fastueuse, et bavarde: il a même des états d'âme. C'est une figure de l'exploiteur, de l'ancien régime, de la finance ou du CAC 40. Il ne vise pas du tout à ravaler le monde à son image personnelle, mais à maintenir et propager un statu-quo qui l'avantage l'exception capitalo-libertaire qu'il représente. Personnellement, il reste en général reclus dans des micro-sociétés de privilégiés/maudits: il est réactionnaire, parasitaire, artiste, joueur, jouisseur/puritain (et jouant sur les deux tableaux), séduisant/repoussant et donc de droite.

Le zombie est lumpen-; il est d'abord, tout en partant de peu, le nombre, le nombre croissant - et le superflu du trop nombreux. Car il est fondamentalement inutile et inoccupé - jadis prolétaire, il ne l'est même plus (dans certains films, quand il n'a pas de proie, il refait machinalement les gestes de sa profession ou de sa vie d'avant, dont il porte les oripeaux, de plus en plus inidentifiables). Il ne ferait qu'errer en vagues troupes, hébétées et non solidaires, s'il n'y avait pas le besoin collectif: la faim. Ce damné de la non-mort, sans conscience ni jouissance, ce chômeur de la non-vie aimerait bien au moins consommer - la chair des vivants , ce qui à la base se comprend. Et si l'épidémie se propage, ce n'est pas de son fait, mais parce qu'il n'a pas réussi à simplement tuer, qu'il n'a pas encore tout dévoré. Entrer en relation avec lui ne peut se faire que sur le mode de la fuite, de la destruction de l'une ou de l'autre partie - et une fraction des humains aura, à ce contact, malheureusement changé de camp, même inintentionnellement, contaminés en combattant, en se cachant lâchement, ou par sous estimation du danger - ils seront le plus souvent irrécupérables. Le zombisme est viral, massif comme les forces biologiques (sa logique de propagation est mathématique, donc démographique), et de l'Histoire (son progrès est nettement territorial).
Il est donc également… révolutionnaire, voire utopique, puisqu'il offre un ordre nouveau et "naturel", simple à embrasser et destiné à tous. Le triomphe du zombi révèle par les faits le vide de notre société en la remplaçant par son simulacre parodique et putréfié. Il est ainsi lumpen-, disais-je, donc tiers-mondiste, quart-mondiste, banlieusard, clodo, nomade et local, religieux (il a la foi et pas de doutes, s'il n'a pas de conscience) et progressiste (c'est à dire qu'il progresse…) à la fois, il est l'exclus qui va nous inclure par le nombre. Il serait, si Marx ne nous avait pas mis en garde, et s'il avait un soupçon de recul politique, de gauche. Mais extrême, alors: "debout les damnés de la faim"?…

Le zombie est donc l'inverse du vampire: le vampire figure un pseudo-libertaire de droite, qui peut séduire la gauche sur le plan de la jouissance - mais qui s'avère finalement être un banal capitaliste et un intégriste; le zombie est en revanche l'acteur dépersonnalisé et collectif de l'Histoire post-moderne ou de la Nature, pitoyable, mais effrayant, qui peut figurer ce que la droite se représente, en un cauchemar, être l'aboutissement ou la conséquence de ce que représenta historiquement la Gauche des "Temps Modernes" (la revue de Sartre!).

Khee Nok, ici très pertinent:

"Je pensais juste au mode de transmission. Pour le reste, en effet, tout oppose le vampire aux zombies et je souscris pleinement a votre analyse. Classe sociale, origine geographique, moeurs, culture, habitat … Je suis sur que leurs enfants ne vont meme pas a la meme ecole. Et fondamentalement: le zombie est mort, de plus en plus mort, alors que le vampire est (sauf accident) immortel et immarcescible. On devrait donc s’attendre a ce que l’humanite disparaisse en laissant face a face des hordes de zombies face a une poignee de vampires …"

Moi, fataliste:
"Eh oui. Et on y est, justement!…"